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Dans la vallée de la Sye, entre Crest et Cobonne, les établissements Barral ont fabriqué des billes pendant près d'un siècle. Leur histoire nous est parvenue par des papiers plutôt que par des récits : un acte de notaire, des en-têtes de lettres, une vente de jardin. Voici ce que ces documents racontent.
On imagine volontiers que les billes viennent de nulle part, qu'elles arrivent en sachet sans passé. Elles ont pourtant eu des adresses, des cheminées, des ouvriers et des factures. Dans la Drôme, une maison a porté ce métier assez longtemps pour laisser derrière elle une pile de documents, conservés par la famille puis transmis. Cet article est écrit à partir de cette pile, et de rien d'autre. Chaque date de cet article repose sur une pièce conservée dans le fonds documentaire Barral : les références exactes sont données en fin d'article et plusieurs pièces sont reproduites au fil du récit.
1893 : une usine à Cobonne
Le plus ancien repère sûr de cette histoire n'est pas une photographie ni un souvenir de famille : c'est une ligne recopiée dans un acte de notaire, bien des années plus tard. Quand un notaire de Crest doit établir, en 1914, d'où viennent les biens de la famille Barral, il remonte la chaîne et écrit que l'usine de Cobonne leur appartient « aux termes d'un acte aux minutes de Me Gresse notaire à Aoûste en date du dix huit mai mil huit cent quatre vingt treize ».
Le 18 mai 1893, donc. À cette date, une usine à billes de la vallée est entre leurs mains. C'est peu de mots pour un point de départ, mais ce sont des mots écrits par un officier public, recopiés d'un acte antérieur, et que les pièces suivantes prolongent par d'autres dates et d'autres lieux. C'est de là que part le fil.
Source : fonds documentaire Barral, transmis par Gaël Mauron · Crédit image : Fonds famille Barral / transmis par Gaël Mauron.
Une maison à Crest, des usines dans la vallée
Une facture imprimée du 14 novembre 1908 donne la géographie de l'affaire en un coup d'œil. En haut de la feuille : « Les Fils de A. Barral », Crest (Drôme). En dessous, la liste des sites de production : Gigors, Aouste-Bellevue, Cobonne.
Source : fonds documentaire Barral, transmis par Gaël Mauron · Crédit image : Fonds famille Barral / transmis par Gaël Mauron.
Quelques années plus tard, l'en-tête s'est étoffé et se lit comme une carte de visite déployée : « Manufacture française de billes pour enfants · Les Fils de A.dre Barral & Cie · Crest (Drôme) · Usines hydrauliques et à vapeur · Gigors, Aouste-Bellevue, Cobonne (Drôme) et Arsonval (Aube) · Maison à Paris : 194, rue Lafayette ». Le papier annonce aussi une adresse télégraphique qui dit tout du sérieux de la chose : FILS BARRAL-CREST.
Sur la même feuille s'alignent des médailles rapportées d'expositions : Paris 1889, Lyon 1894, Amsterdam 1894, Le Caire 1895, Montpellier 1896, Suez 1896. Et, en petits caractères, un chiffre qui donne l'échelle du travail quotidien : 15 000 callots et 250 000 billes par jour.
Source : fonds documentaire Barral, transmis par Gaël Mauron · Crédit image : Fonds famille Barral / transmis par Gaël Mauron.
Bellevue, novembre 1912
Le nom d'Aouste-Bellevue figure déjà sur la facture de 1908. On sait aujourd'hui quand le lieu est devenu propriété de la famille, parce qu'un notaire l'a écrit noir sur blanc en 1966 en résumant un acte plus ancien : le 4 novembre 1912, M. Terrail, agissant comme mandataire des consorts Garnier, vend « l'usine à billes de Bellevue », au prix de 14 000 francs.
L'acte de 1914 raconte la même transmission par l'autre bout, celui des vendeurs : la propriété venait d'Henri Garnier, qui la tenait de la succession de son père Alexandre Garnier, par un testament du 28 janvier 1882 homologué par le tribunal civil de Die le 1er mars 1882. Un site industriel de vallée, en somme, qui passe d'une famille à une autre, et qui, en changeant de mains, entre dans le métier de la bille.
Ce qu'un acte de 1914 dit d'une entreprise
Le 31 juillet 1914, chez Me Georges Bovet, notaire à Crest, un acte est enregistré sous le numéro 7992. Ce n'est pas une vente : c'est une obligation, autrement dit un prêt d'argent, consenti par Adrien Sibourg, propriétaire à Upie, à Louis Victor Joseph Barral et son épouse Antoinette Anne Marie Rouast, ainsi qu'à Léopold Alexandre Victor Barral, tous deux industriels.
Un prêt de ce genre oblige à décrire précisément ce qu'on met en garantie, et c'est ce qui en fait aujourd'hui une pièce si parlante. Le notaire écrit que le nantissement porte sur « le fonds de commerce de fabricants de billes que MM. Barral exploitent à Crest et dont les usines sont sises sur les territoires des communes d'Aouste et de Cobonne ».
Une phrase, et deux choses réglées d'un coup. La maison a son siège et son adresse commerciale à Crest. Ses ateliers, eux, tournent ailleurs, au bord de l'eau, dans les communes voisines. Ce n'est pas un lieu, c'est une organisation.
La marge de l'acte porte deux mentions manuscrites, ajoutées après coup, comme un signet posé sur la suite de l'histoire : l'inscription aux hypothèques de Die le 14 août 1914, et, trois ans plus tard, la quittance du 24 novembre 1917 : créance payée. Une autre page de l'acte glisse au passage un détail de vie : Léopold y est dit veuf de Berthe Peyrot et tuteur de ses quatre enfants mineurs.
Les fils d'Alexandre Barral
Les en-têtes abrègent le prénom du père en « A. » ou « A.dre ». Un imprimé le donne en toutes lettres. Le 14 décembre 1914, une lettre part de Lyon, 51 rue de Marseille, sur le papier du « Comptoir de vente des fabricants français de billes pour enfants ». Sous le titre, la liste des maisons réunies : « Les Fils d'Alexandre Barral & Cie à Crest (Drôme) » et la Société française de fabrication de billes à Pont-Saint-Vincent, en Meurthe-et-Moselle.
C'est le nom du père qui sert d'enseigne aux fils : Alexandre Barral. Joseph et Léopold, ceux qui empruntent en 1914, sont ces fils-là. Au passage, la même feuille apprend autre chose : les fabricants français de billes s'étaient regroupés pour vendre ensemble. Il y avait donc, en 1914, un métier assez constitué pour avoir son comptoir commun.
1928 : la maison devient une société
Le 29 décembre 1928, toujours chez Me Bovet à Crest, la maison prend une forme juridique nouvelle : une société à responsabilité limitée, « Les Fils d'Alexandre Barral et Compagnie », siège social à Crest, immatriculée au registre du commerce de Die sous le numéro 57-B-7. Les frères y apportent leurs biens, et l'apport est transcrit à la conservation des hypothèques de Valence le 28 janvier 1929.
Un en-tête daté de Crest, le 20 février 1930 affiche fièrement le nouveau statut en haut de la feuille : « S.A.R.L. · Capital 415 000 F ». La papeterie suit le droit, comme toujours dans les entreprises qui durent.
Le même pré, deux noms de commune
Voici l'une des plus jolies surprises du dossier. Le 15 octobre 1966, en l'étude d'Aouste-sur-Sye, la société vend une petite parcelle : un jardin de six ares quarante, « sis à Mirabel-et-Blacons, en bordure du canal de l'usine », lieu-dit Bellevue, pour 240 francs. Le gérant qui signe s'appelle Raymond Fabre, industriel à Crest.
Source : fonds documentaire Barral, transmis par Gaël Mauron · Crédit image : Fonds famille Barral / transmis par Gaël Mauron.
Or l'acte de 1914 situait exactement le même bien « sur le territoire de la commune d'Aoûste, au quartier des Foulons, appelée Bellevue ». Deux communes différentes pour un seul pré ? Non : l'acte de 1966 précise lui-même que la parcelle figurait autrefois au plan cadastral d'Aouste-sur-Sye. Le lieu n'a pas bougé d'un mètre : c'est le découpage des communes et du cadastre qui a changé autour de lui.
L'acte de 1966 emporte avec lui une annexe qui vaut le détour : l'extrait d'une délibération d'assemblée générale du 13 janvier 1965, où il est question d'une « promesse faite au contremaître Henri Girod par Monsieur Léopold Barral, gérant fondateur ». Une parcelle de jardin, un contremaître, une promesse tenue trente ans plus tard : la vie d'une entreprise tient aussi à ces choses-là.
Juin 1982 : cinquante millions de billes
Le 25 juin 1982, un journaliste du Dauphiné Libéré pousse la porte de l'atelier et publie un reportage titré « Unique en France : l'usine de Mirabel-et-Blacons ». Sur la plaque, à l'entrée : « Ets Barral - usine de billes ». Dedans, la secrétaire Mme Ginette Mettons et cinq employés.
L'article déroule les gestes du métier, dans l'ordre : agglomération, drageïfication, polissage, lavage, séchage, mise en couleur. Puis il donne le chiffre de l'année :
« 50 millions de billes sont ainsi fabriquées à Mirabel et Blacons, qui reste la dernière usine de billes en France. »
Cinquante millions de billes en une année, dans un atelier de six personnes situé près du canal de l'usine, plusieurs décennies après les en-têtes qui annonçaient des « usines hydrauliques et à vapeur ». Entre la ligne du notaire de 1893 et cette page de journal, il y a quatre-vingt-neuf ans, plusieurs communes de la vallée de la Drôme et un même nom d'entreprise associé au métier de la bille.
Nous nous arrêtons là, à la dernière page que le dossier nous a donnée. D'autres chapitres pourront s'écrire lorsque d'autres pièces auront été lues et vérifiées.
Photo MesBilles
Pour aller plus loin
Cet article a été écrit à partir d'archives d'entreprise conservées par la famille Barral et transmises par Gaël Mauron. Les documents originaux appartiennent à un fonds familial non publié en ligne : il n'existe donc aucune adresse web vers laquelle vous renvoyer.
Les références exactes de chaque pièce sont données au bloc « Sources » ci-dessous, et plusieurs d'entre elles sont reproduites dans l'article avec le crédit convenu.
Chez MesBilles
- Les billes en terre cuite, la matière que ces ateliers de la Drôme travaillaient
- L'Encyclopédie des billes, le vocabulaire, les tailles et les règles
- Toute la Gazette de MesBilles, notre blog éditorial événementiel

L'œil MesBilles
Une bille tient dans la main d'un enfant et sort pourtant d'une usine, d'une vallée, d'une famille. Chez MesBilles, on aime savoir d'où elles viennent, et on les choisit à l'unité.
Sources
Toutes les pièces ci-dessous appartiennent au fonds documentaire Barral, conservé par la famille et transmis par Gaël Mauron. Ce fonds n'est pas publié en ligne : aucune de ces entrées ne peut porter d'adresse web, et le motif de cette absence est celui-ci, et non un oubli.
- Acte d'obligation du 31 juillet 1914, Me Georges Bovet, notaire à Crest, n° 7992, qui cite lui-même l'acte de Me Gresse, notaire à Aouste, du 18 mai 1893, et l'acte de Me Martin, notaire à Crest, du 4 novembre 1912. Pièce d'archive privée, sans adresse web.
- Acte de vente du 15 octobre 1966, étude d'Aouste-sur-Sye, et son annexe, délibération du 13 janvier 1965. Lettre de Me Martaresche, notaire à Crest, du 15 octobre 1966. Pièce d'archive privée, sans adresse web.
- Facture du 14 novembre 1908 et en-têtes imprimés de la maison, 1915, 1917 et 20 février 1930. Pièces d'archive privée, sans adresse web.
- En-tête du Comptoir de vente des fabricants français de billes pour enfants, Lyon, 14 décembre 1914. Pièce d'archive privée, sans adresse web.
- Le Dauphiné Libéré, 25 juin 1982, « Unique en France : l'usine de Mirabel et Blacons », signé P.V., citation courte. Transcription conservée au fonds documentaire Barral, l'article de presse d'origine n'est pas accessible en ligne.
Crédits visuels : fonds documentaire Barral, transmis par Gaël Mauron · Crédit image : Fonds famille Barral / transmis par Gaël Mauron.