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Chez MesBilles, nous parlons surtout de verre. Nous parlons aussi de terre cuite. Il en existe une troisième, présente elle aussi depuis des siècles, et nous n'en avions encore rien dit : la pierre. Une étude d'archives de 1919 raconte comment des moulins entraînés par un torrent en fabriquaient par millions, et à quel prix.
Pour retrouver ces billes de pierre, il faut quitter nos rayons et remonter plusieurs siècles. Direction Salzbourg, en Autriche, où des torrents faisaient fonctionner de petits moulins capables de transformer des cubes de roche en billes de jeu.
Une étude publiée en 1919 à partir des archives du gouvernement de Salzbourg permet d'en suivre le procédé, les hommes et les femmes qui y travaillaient, les prix, les routes commerciales, et surtout un chiffre assez difficile à imaginer à l'échelle d'un artisanat de montagne : plus de quatre millions de billes produites en une seule année.
Avant le verre, la pierre
L'étude s'appelle Die Salzburger Kugelmühlen und Kugelspiele, « Les moulins à billes et les jeux de billes de Salzbourg ». Elle est signée Hans Freudlsperger et paraît en 1919 dans les Mitteilungen der Gesellschaft für Salzburger Landeskunde. Elle est rédigée en allemand, et toutes les traductions qui suivent sont les nôtres.
Son auteur ne cherchait pas les billes. Il travaillait sur l'histoire de la pêche, et un dossier revenait sans cesse sous ses yeux dans les répertoires d'archives : « Moulins à billes existants au préjudice des eaux poissonneuses. » Le 1er mai 1693, un certain Andreas Geißl porte plainte, pour lui et pour les pêcheurs de Bergheim, contre ces moulins qui, dit-il, prennent le dessus dans les ressorts de Laufen et de Neuhaus.
Voilà comment on retrouve une industrie : par les plaintes de ceux qu'elle gênait.
Ce que ces moulins fabriquaient, ce sont des billes de jeu. Freudlsperger emploie les mots de l'époque et de la région. Les billes en général sont des Schusser. Celles de marbre s'appellent aussi Marmel, mot survivant aujourd'hui sous la forme dialectale Moaberl. Les blanches, ce sont les Schimmeln ; les rouges, les Blutschwitzer. Et dans les registres de douane reviennent deux mots qui désignent des calibres : les Pecker sont les grosses billes, les Datscher les petites. Bien avant nos appellations actuelles, une administration alpine distinguait donc déjà les billes selon leur calibre, là où nous parlons aujourd'hui du calot et du reste du sac.
Un mot sur la matière, parce qu'il évite un malentendu tenace : ces billes sont en marbre, en calcaire et en grès. Pas en agate. Freudlsperger nomme les gisements un à un, calcaires blancs et rouges de Fürstenbrunn, grès à nummulites de Mattsee, marbre noir et rouge du Wiestal.
Quant à l'ancienneté du métier, l'étude est d'une honnêteté rare. En 1792, l'administration ordonne une enquête et demande aux tribunaux tout ce qu'ils savent sur l'origine de cette fabrication. La réponse tient en une ligne : sur l'origine de ce métier, les ressorts n'ont rien pu rapporter.
On sait en revanche qu'il est déjà là : une ordonnance douanière de 1589 taxe le quintal de Schüsser à douze pfennigs. Et l'on sait qu'il était libre. Les moulins s'établissaient le plus souvent sans autorisation, et fabriquer des billes passait pour un métier que chacun pouvait exercer.
Deux disques, de l'eau, et vingt-quatre heures
C'est ici que l'affaire devient concrète, parce que Freudlsperger décrit le procédé geste par geste.
Tout commence par un cube. La pierre vient des débris de carrière ou des galets que les torrents charrient, appelés Findlinge. On les ramasse en été. Puis il faut les fendre et les tailler en petits cubes réguliers, prêts à entrer dans le moulin. Oui, des cubes : la sphère ne vient qu'après. L'outil est un marteau à large panne ; l'enclume est ordinairement une pierre.
La journée habituelle est de mille à mille quatre cents cubes, et l'étude précise que cela demandait « une grande habileté et beaucoup de pratique ». En été, on taille à la carrière ; en hiver, dans la pièce d'habitation. Freudlsperger ne l'enjolive pas : ce travail à domicile était « très insalubre à cause de la poussière », et il était fait le plus souvent par des personnes âgées ou infirmes, et, autour de Grödig, par des femmes.
Le moulin, lui, tient en deux pièces. En bas, une meule dormante, une dalle de grès que l'on allait chercher à l'Ulrichshögel parce que le grès y avait la dureté qu'il fallait. En haut, un disque scié dans un tronc d'arbre, jusqu'à cinquante centimètres de diamètre et trente d'épaisseur. Le plus souvent en hêtre ou en érable. Le chêne était moins employé, parce qu'il noircissait les billes, et l'épicéa parce qu'il s'usait trop vite. C'est l'eau qui le fait tourner. Sous ce disque, on trace au compas des cercles concentriques et l'on creuse à la gouge des anneaux peu profonds : six à huit pour les petites billes, un à quatre pour les très grosses.
Et voici le plus beau détail de toute l'étude. Ces rainures, on ne les taille pas vraiment. On les fait creuser. Le meunier pose son disque sur la meule, place dans chaque anneau une bille d'acier qu'il a forgée lui-même, à partir des ronds de fer usés des tailleurs de pierre, martelés au rouge puis trempés à l'eau froide. Il ouvre l'eau, lance le disque d'un coup de perche, et laisse tourner. Les billes d'acier régularisent les rainures du dessus et creusent en même temps celles du dessous. À l'usage, elles deviennent elles-mêmes parfaitement polies.
Quand les rainures de la meule deviennent trop profondes pour que le disque roule encore, on en rabat les bords au marteau : cela s'appelait le Niederschlagen.
Le moulin est prêt. On remplace alors les billes d'acier par les cubes de marbre, serrés les uns contre les autres dans chaque rainure. Une règle, et elle est têtue : tous les cubes d'une même rainure doivent avoir exactement la même taille, sinon les billes sortent irrégulières. Dans un même dispositif de meulage, on ne pouvait donc produire que des billes d'un seul calibre.
Ensuite, il faut du temps. Les petites billes sont prêtes en vingt-quatre heures : douze heures sur une meule très dure, puis douze heures sur une meule plus tendre, d'où elles ressortent lisses et rondes. Les grosses demandent jusqu'à quatre jours.
Et tout cela dépend d'un paramètre qui ne se commande pas. Quand l'eau manquait, on ne faisait souvent que mille billes en une semaine au lieu de trois jours. Certains moulins ne tournaient que cinq à six semaines dans l'année, parfois quelques jours. En hiver, on démontait le disque et on le rentrait.
Ce que valait une bille
Passons au chiffre annoncé. Il vient du recensement ordonné par l'administration.
« En 1797, la production annuelle s'éleva à 62 000 Pecker et 4 244 000 Datscher, qui rapportèrent une somme en capital de 2412 florins et 3 kreuzers. »
Plus de quatre millions trois cent mille billes de pierre en une année, dans une principauté alpine, à raison de mille billes tous les trois jours par moulin quand l'eau voulait bien couler.
Le même document permet de voir comment cette somme se partage, et c'est là que le vertige retombe. Freudlsperger nomme cinq gros fabricants : Hieringer, Kocher, Moßhammer, Stöllner à l'Untersberg, Hauser. À eux cinq, 962 000 billes et 1059 florins, soit environ 211 florins chacun. Les quarante-six autres producteurs se partagent 1353 florins pour l'année entière. Freudlsperger évalue leur revenu moyen à un peu plus de 26 florins par producteur. Ses chiffres détaillés ne permettent pas de retrouver exactement cette moyenne ; nous conservons donc son estimation telle qu'il la donne. L'ordre de grandeur, lui, ne fait guère de doute : pour ces quarante-six producteurs, la fabrication de billes restait une activité d'appoint.
Les prix de la fin du XVIIIe siècle disent la même chose autrement. Les négociants de Salzbourg payaient vingt à vingt-quatre kreuzers le millier de Datscher ordinaires, et quatre à cinq florins le millier de Pecker. Cent grosses billes valaient mille petites. Et le millier de cubes bruts, celui qu'un tailleur mettait une journée entière à produire, se payait huit à dix kreuzers.
Restait à mesurer tout cela. Les douaniers ne comptaient pas les billes, ils les pesaient. Le rapport du receveur en chef Schmuzer donne la clé de conversion, et elle mérite d'être retenue parce qu'elle circule souvent fausse : dix mille petites billes font environ un quintal. Les quatre millions de 1797 représentaient ainsi 486 quintaux, un chiffre que Freudlsperger compare aussitôt aux sorties de douane de la même période.
Freudlsperger conclut le chapitre par une phrase qui remet tout à sa place : cette fabrication n'était, en dernier lieu, qu'une activité d'appoint, et personne ne pouvait en vivre seul, même exempte d'impôt et de douane qu'elle était.
Des vallées aux ports du Nord
Ces billes ne restaient pas dans la vallée. L'étude décrit le circuit en une phrase : les billes étaient amenées à Salzbourg, de là expédiées vers Nuremberg et Francfort, d'où elles étaient négociées vers Hambourg, Rotterdam, Amsterdam et Londres, pour être vendues aux Indes orientales et occidentales.
Le commerce était libre, lui aussi : s'en occupaient les marchands de fer aussi bien que les épiciers, et Freudlsperger nomme les vieilles maisons salzbourgeoises, Hagen, Hagenauer, et surtout Heffter. En 1688 déjà, une ordonnance imposait que ces billes ne soient remises qu'à cinq marchands autorisés.
Les volumes, eux, sont dans les comptes de la douane principale, que Freudlsperger reproduit en tableaux couvrant 1647 à 1806, signés par le receveur en chef Rupert Schmuzer. Ces séries montrent que l'exportation commence vers 1650, monte pendant plus d'un siècle, et culmine en 1787 à 1009 quintaux.
Freudlsperger ajoute que ces billes auraient servi de lest dans les cales avant de « réjouir au jeu les enfants d'autres peuples ». Nous gardons ici le conditionnel : cette affirmation appartient à l'auteur de 1919 et n'est pas directement attestée par les actes d'archives qu'il cite.
Un second centre, une autre technique
Salzbourg n'était pas seule. Plus au nord, dans le sud de la Thuringe et le pays de Cobourg, une autre région a fabriqué des billes de pierre. Le musée municipal d'Eisfeld en conserve le dossier, lui aussi rédigé en allemand, et la comparaison est instructive.
L'histoire y commence plus tard et par un acte précis. Le 29 novembre 1764, un marchand de Sonneberg, Georg Michael Bischof, obtient une concession exclusive pour une manufacture de Schusser ; le moulin ne sera jamais construit. Le 25 février 1769, Johann Bernhardt Trinks obtient à son tour l'autorisation de prospecter la pierre et de bâtir un moulin. Quatre hommes ont revendiqué l'invention du procédé, et le musée refuse de trancher : la question de l'inventeur, écrit-il, ne peut plus être tranchée aujourd'hui.
La pierre n'est pas la même, et le musée le note avec humour : du marbre comme à Salzbourg ou à Berchtesgaden, il n'y en avait pas. On travaillait le calcaire coquillier local.
La machine non plus. Ici, la roue à eau entraîne un engrenage, qui entraîne un plateau de fonte rainuré, lesté d'un bloc de hêtre. On ajoute du sable et de l'eau. Et la bille est faite en environ une heure, là où le moulin salzbourgeois en demandait vingt-quatre. Suivent le tamisage, le lavage, le tri, la teinture au tonneau, le comptage et l'emballage.
Le changement d'échelle suit celui de la technique. En 1870, la région compte 54 moulins, et trente-trois de plus s'ajoutent d'ici à 1900. Vers 1880, environ sept cents casseurs de pierre y travaillent, et 135 millions de billes partent dans le monde entier, avec des commandes venues de Valparaiso, d'Afrique et d'Inde.
Mettez les deux images côte à côte : d'un côté un disque de hêtre sur une dalle de grès, surveillé matin et soir pendant vingt-quatre heures ; de l'autre un plateau de fonte qui rend sa bille en une heure. Entre les deux, un siècle, et deux façons entièrement différentes de faire le même objet.
Ce que les archives permettent de suivre
Les archives permettent de suivre beaucoup : l'ordonnance de 1589, le procédé, les gisements, les noms des meuniers, les prix au millier, les quintaux dédouanés année par année, les ports. Elles s'arrêtent au bord du quai. Le musée d'Eisfeld le dit sans détour : ces billes ont bien été expédiées via Londres et Rotterdam vers l'Inde et l'Indonésie, mais comment, et même si elles y furent employées, reste incertain. Un musée qui écrit cela sur sa propre collection mérite qu'on le cite.
En revanche, sur leur usage là où elles étaient faites, les archives sont bavardes, et c'est la meilleure surprise du dossier. Le dernier quart de l'étude de Freudlsperger quitte les tableaux de douane et recense treize jeux de billes salzbourgeois, qu'il décrit tous, un par un, avec leurs règles : deux jeux « en chemin » et onze jeux « sur place ».
On y apprend que la saison s'ouvrait juste après la fonte des neiges, quand le sol est encore mou et que les billes y accrochent bien. Que les jeux se divisaient entre ceux du trajet, joués sur le chemin de l'école, et ceux qui se jouaient sur place, contre un mur ensoleillé. Que l'un des plus courants consistait à creuser dans un sentier un petit trou de la taille d'un poing et à y pousser sa bille depuis trois mètres, une variante ancienne du jeu de billes « le trou » que l'on joue encore. Que l'invitation à jouer se disait « Tean ma kuxn ». Et qu'avant même de commencer, on négociait le barème : une bille de marbre valait deux billes de grès, et le reste se réglait par la formule « Pext und gspannt, oani drauf, boaltats zwoa ». Pext, quand deux billes se touchent. Gspannt, quand elles sont distantes d'un empan, mesuré entre son propre pouce et son propre petit doigt. Ballats, quand elles restent collées l'une contre l'autre.
Ce sont des enfants qui parlent, dans une vallée alpine, il y a plus d'un siècle. Et, plus d'un siècle plus tard, leurs discussions nous paraissent étrangement familières : avant de jouer, il faut déjà se mettre d'accord sur ce que vaut chaque bille et sur ce qui compte comme un coup réussi.
Quant à la suite, elle est différente de ce qu'on raconte souvent. On lit fréquemment que le verre aurait tout emporté. Freudlsperger, lui, désigne autre chose : ce sont les billes colorées en ciment et les billes pressées en argile qui ont conquis les enfants, parce qu'elles coûtaient moins cher et qu'elles leur plaisaient beaucoup. Les moulins se sont arrêtés les uns après les autres, et la plupart des meuniers se sont tournés vers l'agriculture. La bille, elle, a simplement changé de matière et continué sa route : c'est l'histoire que nous avons racontée pour les billes en terre cuite.
Il termine son étude par un souhait, et par une phrase qui vaut conclusion. Il espère voir renaître quelques moulins à Fürstenbrunn, « pour la joie de la jeunesse, à laquelle seule cette industrie domestique de la vieille Salzbourg était consacrée ».
À votre tour
Voici une version simple à rejouer aujourd'hui, adaptée du jeu décrit en 1919. La règle d'origine va plus loin, notamment parce qu'un joueur qui réussit continue de tirer tant qu'il touche. Celle-ci se contente de l'essentiel : quelques billes et une surface légèrement meuble suffisent.
Posez quelques billes au sol, sur une surface un peu meuble. Chacun lance la sienne à son tour. Si votre bille en touche une autre, elle est à vous. Si elle s'arrête à moins d'un empan, la distance entre votre pouce et votre petit doigt, main bien ouverte, elle est à vous aussi. Et si les deux billes restent collées, vous en gagnez deux.
Une seule précision, et elle est d'époque : l'empan qui compte est le vôtre.

L'œil MesBilles
Dans les moulins salzbourgeois, tous les cubes placés dans une même rainure devaient avoir exactement la même taille : un seul dispositif, un seul calibre.
Deux siècles plus tard, la matière et les outils ont changé, mais le diamètre reste une façon essentielle de distinguer les billes. Chez MesBilles, les petites comme les grosses se choisissent toujours calibre par calibre, et une par une. La contrainte, elle, n'a pas bougé d'un millimètre.
Vous connaissez un moulin à billes, en Autriche, en Bavière ou ailleurs ? Vous avez chez vous une bille de pierre dont vous ignorez l'histoire ? Racontez-nous en commentaire : ces objets voyagent beaucoup mieux quand quelqu'un se souvient d'où ils viennent.
Pour aller plus loin
Les deux ressources ci-dessous sont rédigées en allemand.
- Hans Freudlsperger, « Die Salzburger Kugelmühlen und Kugelspiele », Mitteilungen der Gesellschaft für Salzburger Landeskunde, vol. 59, 1919, p. 1 à 36. Étude fondée sur les archives du gouvernement de Salzbourg, cotes citées par l'auteur. Fac-similé intégral en libre accès, en allemand ↗ (document PDF en allemand, s'ouvre dans une nouvelle fenêtre) sur Zobodat.
- Museum Eisfeld (Thuringe), dossier « Murmeln, Historisches », en allemand ↗ (page en allemand, s'ouvre dans une nouvelle fenêtre). Page relevée le 18 août 2026, recontrôlée le 6 septembre 2026.
Traductions de l'allemand : les nôtres. Les chiffres cités sont ceux des documents. Lorsqu'une affirmation appartient à l'auteur de 1919 et non à un acte d'archives, nous l'avons signalé dans le texte.
Chez MesBilles
- Les billes en terre cuite, avant le verre, l'argile
- Le calot, la grosse bille et son nom
- Le jeu de billes « le trou », qui rappelle l'un des jeux recensés à Salzbourg en 1919
Crédits visuels : visuels MesBilles.